Échange avec Damien Vandorpe Directeur Général PÔLE SANTÉ TRAVAIL : Enjeux et défis

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Enjeux et défis

« Un des défis des Services de Santé au Travail Interentreprises (SSTI) c’est d’aller plus vite dans la conduite du changement par des changements d’attitudes, des changements de méthodes, qui fassent qu’on ne considère pas le changement comme négatif mais, au contraire, comme une opportunité. »

JDV : Pourriez-vous partager avec nous le regard que vous portez sur le contexte actuel dans les entreprises ?
D.V. : Ce que je perçois avant tout c’est de l’inquiétude. Sur deux dimensions.
Première dimension : une volonté farouche du monde économique et politique d’éviter un nouveau confinement généralisé. Et pour cela, la mise en œuvre d’un point de vue pratique – gestes barrières, distanciation, télétravail – pour limiter le plus possible ce risque.

Il y a une deuxième dimension : éviter que le collectif de travail ne se délite. Une entreprise c’est un lieu de cohésion, un lieu de management. Et ça doit être aussi un lieu d’épanouissement. Je partage cette préoccupation avec d’autres chefs d’entreprise, de dégager et d’exploiter le plus possible les occasions de rassembler, même virtuelles, pour compenser un travail qui ne peut pas être à 100 % sur les lieux de travail physiques. Cela veut dire se mettre en capacité de développer une autre approche du numérique en matière de communication interne, de mettre en place certains rituels de communication interpersonnelle managériale. Des précautions sont à prendre sur les contenus des messages adressés aux équipes via le numérique ou à distance, certaines prises de parole pouvant faire des dégâts dans un moment de vulnérabilité renforcée des collaborateurs. Particulièrement pour ceux qui sont fragilisés par l’isolement, réel ou ressenti, dans ces nouvelles façons de travailler.

JDV : Comment PÔLE SANTÉ TRAVAIL s’est mis en capacité de développer  une autre approche du numérique ?
D.V. :  Les entreprises ont beaucoup investi pour se mettre à niveau sur la partie technique. Nous avons dû nous aussi décider rapidement d’investir dans de nouveaux matériels, d’équiper les équipes des outils utiles et nécessaires pour communiquer et travailler à distance. Smartphone ou micro-ordinateur, mais également
en faisant upgrader notre infrastructure informatique et réseau tout au long du 2ème trimestre et nous continuons encore aujourd’hui.

JDV : Dans ce contexte particulier, pensez-vous que le travail est en train de changer ?
D.V. : Effectivement. Les choses changent. Parfois dans le bon sens. Tout n’est pas négatif dans cette période, loin de là ! Certaines choses d’ailleurs sont plus difficiles à vivre que d’autres, comme la distanciation et le manque de contact ou de relation que nous avons subis. Le port du masque permanent et les précautions peuvent aussi rendre certains métiers physiques plus difficiles à exercer au quotidien. C’est vrai également d’une réunion où chacun doit porter son masque, ou du télétravail qui fait de notre domicile notre bureau. Globalement, cela vient bousculer nos repères, habitudes et conditions de vie professionnelle.

En ce qui concerne plus spécifiquement PÔLE SANTÉ TRAVAIL, je pense que la COVID peut être vue aussi comme une opportunité. Faire autrement, être dans l’obligation de rompre avec les habitudes, ça n’est pas que négatif ! Nous avons par exemple des collaborateurs qui témoignent que finalement le déroulement d’une visite en téléconsultation n’est pas réducteur de qualité dans l’accompagnement.

C’est l’occasion d’apprendre à faire autrement. Par exemple dans un entretien de 45 min, on répartit le temps différement entre les échanges, la saisie, la reformulation…
La conclusion d’un entretien peut être suivie de l’envoi de documents, d’informations complémentaires sur la prévention, l’envoi d’un lien, pour prolonger la sensibilisation. On n’a pas forcément ce réflexe là lors d’une visite.

JDV : Quels enjeux et défis pour PÔLE SANTÉ TRAVAIL dans les mois qui viennent ?
D.V. : L’enjeu le plus important pour nous, c’est d’être beaucoup plus en prévention primaire, de relativiser davantage et mieux la place de la visite dans les autres missions que nous avons.

Certes, nous devons suivre l’état de santé de 500 000 salariés, ce qui représente un flux de 200 000 visites en présentiel ou téléconsultation par an.
Mais nous devons développer beaucoup plus de prévention, de contact, auprès des entreprises pour trouver des solutions visant à diminuer le niveau d’exposition aux risques de leurs salariés.

La COVID, de ce point de vue là, est une entrée en matière qui peut permettre de prendre des habitudes qui n’étaient pas suffisamment ancrées dans la culture de PÔLE SANTÉ TRAVAIL. Réaffirmer les fondamentaux qui ont parfois été oubliés. Insister pour que ces bonnes pratiques soient redéployées et maintenues une fois que la COVID sera dernière nous !

Le besoin de prévention sur tous les autres risques restera entier.
C’est un apprentissage collectif que nous sommes en train d’accompagner et de vivre tous ensemble.

JDV : Est-ce que c’est une période où on redécouvre la Santé au Travail, son importance, et où son image évolue ?
D.V. : Les entreprises nous l’ont témoigné à travers leurs retours ou messages de satisfaction. Les services de Santé au Travail ne sont pas bien connus et lorsqu’ils sont connus ne sont pas souvent appréciés à leur juste valeur. Les équipes de PÔLE SANTÉ TRAVAIL ont su se mettre en prévention et en accompagnement des entreprises à un rythme plus fréquent que dans une période passée.
C’est une nouvelle disponibilité, un dévouement, un esprit  de solidarité qui a été reconnu.

La période a été intense sur le plan des textes réglementaires qui ont mis les services de Santé au Travail dans une position plus incontournable qu’avant. L’ordonnance du 1er mai signée du Président de la République et du 1er Ministre dit que les SSTI ont un rôle à jouer dans la limitation de la propagation du virus, renforcé par la création du secrétariat d’état à la Santé au Travail. C’est une reconnaissance, à nous d’en être digne.

L’enjeu aussi pour nous a été, et continue d’être, d’accompagner les entreprises, dans ces moments de crise, et particulièrement celles qui exerçaient des métiers de première nécessité représentant à elles seules 40 % des entreprises accompagnées par PÔLE SANTÉ TRAVAIL.

JDV : PÔLE SANTÉ TRAVAIL n’exerce-t-il pas lui aussi un métier de première nécessité ? Comment vous êtes-vous adaptés ?
D.V : On s’est adapté tout au long de la première vague. Désormais la question à se poser c’est : est-ce qu’on est dans le suivi individuel quantitatif ou est-ce qu’on est dans une vision d’accompagnement, d’anticipation et de prévention ? C’est une question de vocation !

Là c’est culturel et nos SSTI doivent ensemble relever ce défi.
•Comment s’y prend-on ?
•Quels contenus de prévention on apporte ?
•Comment on la conçoit ?
•Jusqu’où on va ?
•Est-ce que des prestations peuvent être sourcées à l’extérieur ?
•Est-ce nous avec l’ensemble de la palette des compétences internes qui diffusons les bonnes pratiques ?
•Est-ce nous qui alertons sur les sujets de préoccupation et l’émergence de nouveaux risques ?

C’est un débat de société !

JDV : Qu’est-ce que la Santé au Travail doit apporter dans l’avenir ? Quelles nouvelles réponses ?D.V :  L’entreprise a beaucoup changé. Il y a des textes qui datent de 70 ans ! L’entreprise est moins industrielle, elle est plus immatérielle. Les niveaux de qualification ont monté. On demande aux salariés de travailler de plus en plus en décloisonné, alors qu’avant on parlait de réalisation, aujourd’hui on parle de « co »  : co-production, co-réalisation, co-action coopération…

C’est à nous d’anticiper, d’innover pour accompagner la vraie vie des entreprises.
En développant plus de prévention, d’éducation. Il y a certainement en matière d’épidémiologie des choses qu’il faut renforcer pour qu’on sache plus précisément où mettre nos ressources et également comment concentrer telle ou telle ressource nouvelle. Nous devons réfléchir à comment adapter notre force de travail pour demain, couvrir des champs auxquels on ne peut pas encore penser aujourd’hui..

JDV : Quelles vont être les clés ou les conditions pour réussir à évoluer pour s’adapter aux enjeux et relever les défis à venir ?
D.V. : Nous ne savons pas encore aujourd’hui. Mais je suis certain qu’il y aura une dimension collective. Il faudra mieux définir nos fondamentaux pour savoir où mettre notre énergie, et bien la focaliser sur les priorités. Je pense aussi que nous tendrons vers plus d’agilité. Il nous faudra repenser nos métiers et bien comprendre l’évolution du rôle d’un service de Santé au Travail, c’est un grand chantier.
Nous devons développer davantage l’écoute de nos entreprises adhérentes et de leurs salariés. Et mettre nos équipes en position de capter les nouvelles situations dans les entreprises, les nouveaux risques pour y répondre de manière plus stratégique. Nous souhaitons repenser aussi le temps de travail pour limiter les tâches à faible valeur ajoutée. Être plus disponibles pour les entreprises et les salariés suivis, être à leur écoute est essentiel.

JDV : Que va apporter la création de la première plateforme E-SANTÉ TRAVAIL ?
D.V. : Nous devons apporter des réponses, des ressources en cross canal. Avant on voyait les salariés une fois tous les ans. Si aujourd’hui, dans un système simple, on doit les voir tous les 5 ans, on doit être dans l’exigence de l’hyper qualité de cette visite. On doit être dans une qualité médicale, relationnelle, une qualité d’accueil, de nos infrastructures.

Il faut multiplier les occasions de contact à distance. Les visites seront plus rares mais nous inciterons les salariés qui viennent nous voir à mieux s’y préparer. L’entretien sera forcément plus riche, l’échange sera plus poussé avec le professionnel de santé, et ainsi plus utile pour le salarié en visite. Nos réponses seront forcément plus pertinentes dans cet échange construit. Cette visite de grande qualité devra être complétée de ressources, d’informations à distance. Cela permet à quelqu’un qui a besoin d’être concentré pendant le temps d’échange
avec le praticien, d’avoir accès dans un autre temps aux informations dont il ou elle a besoin.

La plateforme est une réponse dans la complémentarité de nos actions. C’est de la prévention, de l’éducation. Les salariés seront ainsi plus acteurs de leur prévention. C’est l’enjeu de la prévention dans l’avenir. Des carrières vont forcément s’allonger, la prévention du vieillissement en fin de carrière devient capitale.

De nouvelles préoccupations émergent et aujourd’hui nous sommes dans une plus grande incertitude, les carrières ne sont plus linéaires.



job de voie by POLE SANTE TRAVAIL